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Analyse de Land and Freedom, Ken Loach

Ken Loach est connu des spectateurs pour ses films engagés. Avec Land and freedom, en 1995, il sort des frontières britanniques pour livrer un film politique qui se présente comme une réflexion sur les mécanismes d’une révolution avortée et trahie.

Le titre du film évoque celui d’un journal espagnol, Tierra y Libertad, publié par la Fédération anarchiste ibérique dans les années 1930.

Le film raconte l’histoire de David Carr, militant du parti communiste anglais, qui décide de partir en Espagne pour soutenir la lutte contre Franco. Il repose sur des analepses provoquées par la lecture de lettres découvertes après la mort du protagoniste par sa petite-fille.

A son arrivée en Espagne, David rencontre des miliciens du POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista) et décide de se joindre à eux. Après un entraînement paramilitaire, il se trouve affecté dans les tranchées d’Aragon.

Blessé, il est hospitalisé à Barcelone où il rejoint les Brigades Internationales Communistes. Mais il ne tarde pas à découvrir que Staline monte les antifascistes les uns contre les autres. Il rejoint alors sa milice d’origine.

Le POUM était un parti marxiste, révolutionnaire et antistalinien. Ce mouvement était minoritaire par rapport au Parti Communiste Espagnol. Il a cependant compté dans ses membres l’écrivain britannique George Orwell qui a écrit le récit de son expérience de la guerre civile espagnole dans un ouvrage intitulé Hommage à la Catalogne, dont Ken Loach s’est inspiré pour construire la trame narrative de son film.

En 1937, les Staliniens déclarent le POUM illégal et ses militants sont pourchassés, désarmés, voire emprisonnés.

Le film de Ken Loach sort de l’opposition duelle Franquistes/ Républicains pour s’intéresser aux divisions du camp républicain et montrer comment la gauche a échoué dans sa tentative de révolution à cause des idéologies.

Lors de la scène des affrontements de Barcelone, le personnage principal, David, est conduit à s’interroger sur les raisons de son engagement. Il réalise qu’il est en train de tirer sur un Anglais alors que tous les deux étaient venus en Espagne avec un idéal commun : lutter contre le fascisme. David comprend alors que la volonté impérialiste du régime stalinien a pris le dessus sur le combat initial. Se sentant trahi, il déchire sa carte du Parti Communiste et rejoint ses camarades du POUM.

Dans le film, la représentation du stalinisme s’incarne dans une des dernières scènes, qui constitue l’acmé de l’œuvre. Voici cette scène en version espagnole:

Les miliciens ont battu en retraite après un combat difficile dans les tranchées. Ils ont beaucoup de blessés et tentent de les soigner en attendant des secours.

On voit enfin des soldats communistes arriver non pas pour leur venir en aide mais pour les désarmer et arrêter leurs chefs.

Ken Loach joue alors sur les contrastes pour opposer ces deux camps inégaux. D’un côté, les Staliniens sont disciplinés, en uniformes, leur chef crie des ordres à l’impératif. De l’autre les miliciens sont blessés, affaiblis, placés de manière éparse et désorganisée.

On entend des cris qui se mêlent : d’une part les ordres d’un officier stalinien, d’autre part les slogans antifascistes des miliciens. Les soldats staliniens apparaissent alors clairement comme des fascistes. Ils dominent la scène et imposent leur volonté de manière autoritaire. Le réalisateur a d’ailleurs fait le choix de les placer sur une butte et de les filmer avec une légère contre-plongée en plan américain.

Face aux menaces des Staliniens, certains miliciens obéissent et encouragent leurs camarades à déposer leurs armes. Une tension s’installe. Elle est visuellement rendue par les corps des miliciens qui nerveusement se rapprochent et s’affrontent. La virilité et la force physique remplacent la parole dans le camp des miliciens. La désillusion et l’oppression sont si grandes qu’il leur est impossible de recourir à leur mode habituel de prises de décisions: le débat et le vote.

Les femmes réagissent différemment: Maite dépose les armes des miliciens aux pieds des soldats staliniens en les défiant du regard, Blanca attrape l’officier par la botte et le traite de lâche (« Cobarde »). Elles ne participent donc pas à la division du camp milicien et dirige leur colère vers les staliniens.

Pour remettre de l’ordre, un soldat stalinien tire des balles en l’air. Un milicien lui répond en faisant de même. Les soldats se mettent alors à tirer sur le milicien. Blanca s’élance sur ce dernier pour l’arrêter et elle est abattue, « accidentellement », par des balles qu’elle reçoit dans le dos.

La symbolique est forte: l’esprit de la révolution a été trahi. Sa mort incarne celle de l’idéal du POUM. La révolution du peuple a échoué. L’oppression totalitaire et la violence ont gagné. L’ennemi n’était pas uniquement le franquisme, mais le aussi stalinisme.

Dès lors, le message de Ken Loach est-il pessimiste? Pas réellement. Le film se termine d’ailleurs sur une note d’espoir. Le flambeau de l’esprit révolutionnaire est transmis. La petite-fille de David, lors de l’enterrement, lève son poing et brandit le foulard rouge de Blanca. La lutte se poursuit donc. L’idéal socialiste n’a pas échoué. Il peut survivre à l’effondrement du mur de Berlin et à l’effondrement du bloc soviétique car le stalinisme ne le représentait pas. Il n’en a été qu’une dérive fasciste.

Les lettres fictives de David Carr sont lues en voix off tout au long du film. La dernière se termine ainsi: « Nous aurions pu changer le monde… Notre jour viendra. »

Si le conditionnel évoque un échec, le futur simple, à valeur prédictive voire prophétique, promet une revanche glorieuse.

La fin du film est donc optimiste et porteuse d’espoir.

A cette scène d’acmé qui montre la victoire de l’oppression et de la violence, on peut opposer deux scènes de débats démocratiques. Dans ces scènes, la parole est mise en avant. Le logos est présenté comme seul garant de la liberté politique du peuple.

La première de ces scènes se déroule après la libération d’un village par les miliciens du POUM. Les villageois se réunissent et débattent au sujet de la collectivisation des terres. Chacun présente, tour à tour, son point de vue et ses arguments. La scène se termine par un vote démocratique.

Cette scène n’apporte rien à l’intrigue du film. Néanmoins, elle dure 12min. Le réalisateur a donc voulu lui donner une importance particulière. Ken Loach invite en fait le spectateur a faire l’expérience d’une démarche de démocratie directe et populaire. Ces villageois prennent leur destin en main. Ils décident par eux-mêmes de la conduite à adopter. Aucune autorité supérieure ne vient la leur dicter. Tous sont égaux et s’expriment librement, sans qu’aucun d’eux n’adopte une position de chef. La scène est tournée en plans rapprochés poitrine, sans ellipse temporelle, ce qui donne l’impression au public d’y participer.

L’autre scène se déroule lorsque la milice doit décider d’un éventuel ralliement à l’armée populaire. Chaque milicien expose ses arguments puis tous votent.

Ken Loach donne donc à voir une démocratie directe et efficace. Chacun est considéré comme un individu politique responsable. Le personnage principal insiste d’ailleurs dans l’une de ses lettres sur le fait que les miliciens passent de nombreuses heures à débattre, y compris dans les tranchées. Ainsi le réalisateur nous rappelle que l’acte politique est avant tout parole et logos. La démocratie et la liberté politique ne peuvent exister sans citoyens réfléchis, mobilisés, responsables et autonomes.

Pour les spectateurs du XXIème siècle que nous sommes, ces scènes de démocratie directe font échos aux débats organisés par les Indignés espagnols sur les places de plusieurs villes d’Espagne. Ce mouvement s’est d’ailleurs fédéré autour du slogan « democracia real ya! ».

Dans le film, cet idéal de démocratie s’oppose au poids des partis qui servent les ambitions personnelles de quelques-uns au détriment des idéologies qu’ils prétendent défendre.

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