bloody sunday

Analyse de Bloody Sunday de Paul Greengrass

Dans son film Bloody Sunday, Paul Greengrass choisit d’introduire les spectateurs in medias res, sans se préoccuper de les informer au préalable sur le contexte de l’événement éponyme du 30 janvier 1972.

 De nombreux plans du film ont été tournés « à l’épaule » (parfois l’image tremble, les mises au point sont quelquefois approximatives). Cela confère au film un statut trompeur de documentaire ou de reportage alors qu’il s’agit bel et bien d’une fiction. Le spectateur a donc l’illusion d’être un témoin privilégié de l’événement, impression renforcée par le point de vue omniscient. Soulignons au passage que Paul Greengrass renoue, par ce choix de mise en scène, avec son premier métier: journaliste.

Néanmoins, l’approche journalistique s’arrête là car sur le plan scénaristique le film est radicalement engagé à charge contre l’armée et le gouvernement britanniques qui ont maquillé la réalité après la catastrophe.

Le film raconte la renaissance d’une guerre civile avec une tonalité tragique. La mort de treize civils a en effet engendré une radicalisation du combat et les rangs de l’IRA se sont ensuite gonflés.

Paul Greengrass emprunte par ailleurs à la tragédie la règle des trois unités (de temps, de lieu et d’action). De plus, le destin est inéluctable (=fatalité). Une mécanique implacable est mise en place. Le personnage principal, Ivan Cooper, organisateur de la marche, ne peut qu’assister impuissant à la montée de la tension entre les deux camps. D’une part l’armée britannique et d’autre part les jeunes et l’IRA s’inscrivent en effet d’emblée dans la logique d’un affrontement qui semble par conséquent inévitable.

A la fin du film, Ivan Cooper, lors d’une conférence de presse, apparaît le visage défait. Il constate, démuni, l’échec de sa politique de non-violence et prévient, sur un ton quasi prophétique, des conséquences de ce drame. Désormais, rien n’empêchera la guerre et de nombreux civils vont rejoindre l’IRA.

L’acmé du film est évidemment la séquence du massacre. Le spectateur est plongé au cœur de l’action. Il se trouve lui aussi enfermé dans le Bogside, sans possibilité d’échapper au bruit des balles, aux cris, aux pleurs et aux images des cadavres.

1) Mise en scène d’une approche journalistique

Lors de cette scène, le réalisateur utilise beaucoup de gros plans (ex: plans sur les visages des soldats et sur leurs armes dans le char d’assaut) et de plans rapprochés (ex: les manifestants qui s’enfuient). La caméra est sans cesse en mouvement: il semble ne pas y avoir de cadrage et l’image est floue.

Ce procédé dénote une volonté du réalisateur d’inscrire la scène dans une dimension journalistique. Cela renforce pour le spectateur l’illusion du réel. On a l’impression que la scène se déroule sous nos yeux.

Les gros plans évoquent l’exiguïté du lieu. Les manifestants ont été traqués et ils ne peuvent plus s’enfuir. Les mouvements de la caméra mettent en exergue la panique qui s’empare de la foule.

L’illusion d’images journalistiques légitime l’œuvre de Greengrass en rendant confuse pour le spectateur la limite entre la fiction et la réalité. Cette impression qu’un journaliste a tourné ces images est rendu crédible par la mise en abyme qu’opère le cinéaste. On voit en effet apparaître à l’écran un photographe (1 min 30) puis des caméramans (1 min 55 et 4 min 15).

2) Le tragique au service du blâme

La tonalité tragique repose sur deux piliers: d’une part la terreur, d’autre part la pitié.

Pour créer ces sentiments chez le spectateur, le réalisateur utilise à la fois l’image et le son. Ainsi, on voit des visages paniqués, des gens qui courent dans tous les sens, des gens à terre, des blessés, du sang…

Dans le même temps, le hors champ prend une importance particulière. On entend d’une part les cris et les pleurs des manifestants, dont certains sont hystériques, et d’autre part les insultes et les invectives des soldats qui s’auto-galvanisent ainsi. Ces sons se mêlent pour évoquer l’affrontement. Dans un camp comme dans l’autre, l’humanité a cédé la place à l’animalité et à la barbarie.

En effet, ce qui fonde notre humanité, c’est notre capacité à parler, à communiquer, ce que les Grecs de l’Antiquité nommaient le « logos » (=discours). Dans La politique, le philosophe Aristote écrit: « l’homme est un animal politique ». On voit dans cette scène l’échec du dialogue et de la politique face à la violence d’une animalité humaine libérée. En effet, les organisateurs de la manifestation poursuivent dans un premier temps leur discours en appelant la foule au calme. Mais ils s’aperçoivent rapidement que les balles sont réelles et eux-mêmes cèdent à la panique. On voit Ivan Cooper déambuler et errer, impuissant, au milieu des manifestants et des blessés, tel un animal choqué et désorienté.

Cet état de chaos et de désordre est le propre de la tragédie. Dans Sur Racine, Roland Barthes qualifie ce retour à l’animalité de retour au temps de la « horde ». Une horde n’obéit pas aux lois humaines, elle se déchaîne dans la violence contrairement à « la cité » qui s’organise et maintient l’ordre grâce à la politique et aux lois.

Dans les tragédies antiques et classiques (XVII° siècle), un élément perturbateur crée un désordre. Il s’agit souvent d’un personnage qui cède à ses passions contre sa raison. La tragédie ne peut s’achever que par un retour à l’ordre. Le spectateur est horrifié par le chaos engendré et prend conscience de la nécessité de lutter contre son animalité pour obéir aux lois et à la raison. On appelle ce processus la catharsis.

Or, c’est bien une catharsis que met en place Paul Greengrass. Les soldats cèdent à la violence au mépris de toutes les règles martiales (=de la guerre). On les voit ainsi tirer sur des civils désarmés mais aussi sur ceux qui portent secours aux blessés, munis d’un brassard blanc. Le point culminant est atteint lorsqu’un soldat tire à bout portant sur un homme à terre et désarmé après l’ordre de cesser le feu. Cette attitude terrifiante crée chez le spectateur un sentiment d’injustice. Il lui semble évident que ces morts auraient pu être évités grâce au dialogue politique. Cette violence barbare et meurtrière était aussi inutile qu’injuste.

Le personnage du soldat-radio incarne la conscience et la raison. Il se situe dans le camps des soldats, donc de ceux qui cèdent à la passion destructrice. Il est ainsi l’équivalent des confidents des tragédies classiques.

Plusieurs fois, il tente de raisonner ses frères d’armes sans y parvenir. Au début du film il émet des doutes: « ils manifestent pour les droits civiques ». Puis, au cœur de l’affrontement, il crie à plusieurs reprises, en vain, que les manifestants n’ont pas d’armes.

Lorsqu’enfin il reçoit l’ordre de cesser le feu, il n’est pas entendu par les autres.

Ce personnage incarne donc la difficulté de raisonner l’homme lorsqu’il a cédé à la violence.

Malgré l’ordre de cesser le feu, les soldats se lancent à la poursuite de manifestants qui se retrouvent bloqués contre les murs du Bogside, tels des animaux traqués par des chasseurs lors d’une battue. La métaphore est ici évidente (5 min 40). Ces manifestants sont choqués et désorientés, d’où l’anaphore d’une phrase interrogative qui reste sans réponse: « où on va? » (cf. poème Belfast Confetti).

Conclusion

Ainsi, malgré l’apparence d’un cadrage désorganisé et d’une approche journalistique, par conséquent neutre, l’étude de cette scène montre comment Paul Greengrass a réinvesti les codes de la tragédie pour dénoncer (=blâmer) l’attitude des soldats britanniques en provoquant les sentiments de terreur, de pitié et d’injustice chez le spectateur. Cette scène prend cependant une portée universelle. Elle rappelle au spectateur l’importance du discours politique mais aussi sa fragilité face à la violence des hommes.

2 réflexions au sujet de « Analyse de Bloody Sunday de Paul Greengrass »

  1. Clair et limpide, comme d’habitude… Les références culturelles sont évidemment hors de ma portée, je te crois donc sur parole!
    La seule remarque que je ferais -parce-qu’ il en faut toujours une, on n’est pas prof pour rien! – c’est la phrase « la naissance d’une guerre civile ». Ici, le terme « renaissance » est peut-être plus approprié, et c’est d’ailleurs le sens de ce qui suit, lorsque tu parles du recrutement spectaculaire dans les rangs de l’IRA suite à cette journée.
    En effet, le terme de guerre civile est plus approprié historiquement à la période qui a suivi le soulèvement de la Pâques sanglante (1916, avec la proclamation de la République d’Irlande), réprimé dans le sang . Le martyr des nationalistes (Connolly fusillé alors qu’il était ligoté sur une chaise, trop blessé après avoir été torturé pour se tenir debout…) a durablement servi leur cause, mais au départ cette cause n’était pas franchement plébiscitée par le peuple. Entre 1919 (création de l’IRA) et 1949 (proclamation de la République d’Irlande, complètement indépendante alors que depuis 1921 elle était encore Free State, ayant un statut de dominion), les différentes factions (républicaines au sud, unionistes au nord) se sont livré une bataille sans merci, se partageant les horreurs des exactions. Il est intéressant de noter par ailleurs que Michael Collins, l’un des membres fondateurs de l’IRA, fut assassiné par les sbires ultra-nationalistes de Eamon de Valera, président de l’Irish Free State, alors que ce dernier partageait les mêmes convictions républicaines que Collins… Bref… un sac de nœuds…
    Enfin, historiquement, et cela depuis la mise en place de la Plantation au début du XVIIe siècle (les comtes irlandais catholiques quittèrent le pays en protestation à la loi anglaise instaurée dans le pays en 1601), les colons anglais et écossais, tous protestants, se partagèrent les terres desdits comtes, installant durablement au nord de l’île un rapport de force entre une élite Angelo-écossaise protestante et une population autochtone catholique affaiblie. Ce qui explique entre autres choses pourquoi le nord de l’Irlande est majoritairement protestant (sauf peut-être Derry, justement…) et pourquoi cette partie de l’île a stigmatisé toutes les rancoeurs accumulées depuis des siècles.
    Voilà donc pour ma remarque (!). Bonne fin de vacances!
    Charlotte

    1. Merci pour ta participation et pour cet éclairage historique qui complète et enrichit cet article.
      Je ne connaissais pas tous ces événements. Comme quoi, on n’a jamais fini d’apprendre!
      Bonne fin de vacances à toi aussi!

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