Haricots bouillis

Dalí et la guerre civile

Salvador Dalí, Construction molle avec haricots bouillis: Prémonition de la guerre civile, 1936, Huile sur toile, 100×99 cm, Musée d’art de Philadelphie.

Haricots bouillis

Salvador Dalí peint ce tableau surréaliste en 1936, alors qu’il s’est réfugié en France en raison du contexte politique espagnol. En effet, quelques mois plus tard, la guerre civile éclate. Il s’agit donc bien, comme le titre du tableau l’indique, d’une « Prémonition de la guerre civile ».

1.     Une allégorie de l’Espagne

 Le tableau présente un être humain monstrueux, mi-homme mi-femme, dont le gigantisme est renforcé par un point de vue en contreplongée et qui semble se battre avec lui-même. Son corps est disloqué et se sépare en deux parties, à l’image d’une Espagne divisée entre les franquistes et les républicains. Ainsi, cette créature est une allégorie de la péninsule ibérique, comme semble le confirmer la disposition du corps qui peut évoquer la forme de ce pays.

Autour, le ciel est nuageux, présage d’une tempête à venir. Le bleu est teinté de noir et la lumière évoque celle d’un coucher de soleil. Rappelons que le soleil se couche à l’ouest, c’est-à-dire l’occident, mot qui vient du latin « occidere » qui signifie « périr ». Le ciel annonce donc une funeste catastrophe.

Caché derrière le monstre, à l’arrière-plan, on distingue un homme qui semble passer, indifférent à la scène. Celui-ci pourrait représenter l’absence de réaction des gouvernements étrangers qui n’interviennent pas alors qu’ils voient naître le futur conflit.

Le sol est désertique, rocailleux et dépourvu de végétation. Il s’agit de celui d’une Catalogne ravagée par la guerre. Ainsi, le chaos a remplacé la vie. Cela explique la dislocation anatomique de la créature.

2.     Les haricots bouillis et la dimension intestinale

 Au premier plan, on aperçoit des haricots bouillis éponymes dont Dalí a justifié ainsi la présence:

« La structure molle de cette énorme masse de chair dans la guerre civile, je l’ai garnie de haricots bouillis, parce qu’on ne peut s’imaginer avalant toute cette viande insensible sans l’accompagnement même banal de quelque légume mélancolique et farineux. » (cf. Dalí, La vie secrète de Salvador Dali, Paris, Gallimard,‎ 2002, p.659)

Le peintre semble donc nous indiquer que ce corps qui a perdu son âme, et par conséquent son humanité, est en train de se dévorer lui-même, étant réduit à l’état de viande. L’artiste, par cette œuvre engagée et politique, prévient ses contemporains que l’Espagne court le risque de s’autodétruire.

De plus, ce corps immense repose uniquement sur un minuscule meuble à tiroirs. Le peintre met ainsi en avant l’instabilité ou le fragile équilibre de l’Espagne qui a tout moment peut s’effondrer. Cette chute est d’autant plus inéluctable que le corps est agité par une lutte qu’il se livre à lui-même, une lutte « intestine » donc. Dalí joue d’ailleurs avec cet adjectif en représentant sur le sol des formes qui s’apparentent à des excréments.

Enfin, on peut également percevoir ces haricots comme une évocation du peuple espagnol. En effet, ceux-ci sont la base culinaire de nombreux plats paysans et populaires espagnols.

3.     La créature

Le corps difforme de la créature est séparé en deux parties.

D’une part, on distingue une jambe, un sein et une tête. D’autre part, un bassin est relié à deux bras.

La tête peut représenter les dirigeants politiques du pays qui semblent avoir sombré dans la folie comme le souligne le rictus qui oscille entre le rire démoniaque et la souffrance. Les rides du visage évoquent une mort douloureuse et proche. Le pied est d’ailleurs décharné. Il n’en reste plus que le squelette. A l’inverse de la tête, celui-ci peut être une représentation du peuple qui est la première victime de ce conflit. En effet, les premières conséquences d’une guerre civile sont les restrictions et la famine. Or, le sein nourricier de la Patrie est écrasé, étouffé, par une main de la seconde partie.

On note que Dalí ne prend pas parti pour un camp. Il ne défend aucune idéologie et se contente de dénoncer la folie humaine qui peut conduire un peuple à se déchirer.

4.     Intertextualité

 Cette dislocation du corps rappelle celles opérées par Picasso dans son tableau Guernica.

On a l’habitude de considérer que la créature de Dalí est inspirée des géants de Goya, par exemple Saturne dévorant un de ses fils ou Le colosse (la paternité de cette œuvre est actuellement remise en question et ce tableau aurait en fait été réalisé par son disciple Asensio Julia).

On notera également que Dalí utilise ici la métaphore d’un corps qui se bat avec lui-même. Or, celle-ci a fait l’objet d’apologues dès l’antiquité grecque. Ainsi, Esope a écrit la fable L’estomac et les pieds qui inspira à Jean de La Fontaine sa fable Les membres et l’estomac.

Les membres et l’estomac

Jean de la Fontaine, Fables, III, 2

Je devais par la Royauté

Avoir commencé mon Ouvrage.

A la voir d’un certain côté,

Messer Gaster en est l’image.

S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d’eux résolut de vivre en Gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.

Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.

Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme.

Et pour qui ? Pour lui seul ; nous n’en profitons pas :

Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.

Chommons, c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre.

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d’agir, les jambes de marcher.

Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;

Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur :

Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,

A l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.

Ceci peut s’appliquer à la grandeur Royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d’elle l’aliment.

Elle fait subsister l’artisan de ses peines,

Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,

Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,

Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l’Etat.

Ménénius le sut bien dire.

La Commune s’allait séparer du Sénat.

Les mécontents disaient qu’il avait tout l’Empire,

Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s’en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu’ils étaient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les Fables,

Les ramena dans leur devoir.

Dans cette fable, La Fontaine évoque le personnage romain nommé Menenius Agrippa qui se servit bien avant lui de cet apologue pour réconcilier la plèbe et les patriciens (cf. Tite-Live, Ab Urbe condita, II, 32 et Florus, Abrégé de l’Histoire romaine, I, 23).

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