Panier

Émile Bayard, Le grand duo, 1885, une du journal l’Illustration au sujet de l’opéra Le Cid.

En classe de 4ème, le programme de français recommande l’étude d’une tragicomédie du XVIIe siècle qui doit être lue dans son intégralité par les élèves. Cette séquence s’inscrit dans le cadre de l’objet d’étude « individu et société : confrontations de valeurs ? ». Sur le plan littéraire, il s’agit de montrer aux élèves comment la tension dramatique se nourrit de nos conflits intérieurs et déchirements en mettant en scène des protagonistes dont les attentes individuelles se voient contrariées par des pressions venues du collectif. Le Cid de Pierre Corneille permet de traiter cette question. Il faudra bien sûr aider les élèves à dépasser la difficulté d’un langage mis en vers, souvent soutenu et parfois désuet. Mais ils pourront ensuite entrer dans la réflexion proposée par le dramaturge grâce à cette intrigue amoureuse. Pouvons-nous vraiment agir selon nos désirs ? Comment influe le regard des autres sur nos actes ? L’estime de soi est-elle liée à la réputation sociale ? Peut-on s’aimer sans se soucier du qu’en-dira-ton ? Doit-on parfois renoncer à écouter ses sentiments ? Le peut-on vraiment ? Les portes d’entrée dans la pièce sont nombreuses et ces questionnements universels ont toujours un écho dans notre société. La loyauté et l’honneur ont changé de noms mais ces valeurs se perpétuent, y compris chez les adolescents qui, eux aussi, voient d’un mauvais œil la trahison et accordent de l’importance à leur image. Le jugement des autres et les conflits de loyauté ne leur sont donc pas étrangers.

Plan de la séquence 4ème Le Cid un dilemme cornélien

1. Le Cid : du personnage historique au héros cornélien

Juan Cristóbal, El Cid Campeador, 1955, Burgos

Pour écrire sa tragicomédie, Pierre Corneille s’est vraisemblablement inspiré d’une pièce de théâtre espagnole intitulée Las mocedades del Cid (La jeunesse du Cid), écrite par Guillén de Castro au début du XVIIe siècle, pendant la période de rayonnement culturel du Siglo de Oro. Le Cid est un chevalier espagnol du Moyen Âge. Son véritable nom est Rodrigo Díaz de Vivar. Même si on retient principalement aujourd’hui son rôle dans la Reconquista, ce mercenaire a combattu au service de différents rois espagnols mais aussi aux côtés des musulmans qui lui donnèrent son surnom, le Cid signifiant « le seigneur » en arabe. Avec son épouse Jimena, la nièce du roi Alphonse VI, ils donnèrent naissance à une fille, Cristina, qui fut la grand-mère de Blanche de Navarre, elle-même grand-mère de Blanche de Castille, la mère de Louis IX, dit « Saint-Louis ». Le Cid est donc un ancêtre de tous les rois de France qui succédèrent à Louis IX.

Sa destinée romanesque et sa réputation de n’avoir jamais connu aucune défaite participent à forger une légende qui prend peu à peu le pas sur la réalité historique. Il incarne le courage et l’honneur, deux valeurs primordiales pour les hommes de son temps. C’est d’ailleurs ainsi que le présente Pierre Corneille, notamment dans le dénouement de sa tragicomédie.

Il devient ainsi un héros de la Castille. Burgos, la capitale de sa province de naissance, entreprend de lui rendre hommage au début du XXe siècle en érigeant une statue qui ne sera finalement inaugurée qu’en 1955. Le régime du général Franco y verra l’opportunité d’un acte de propagande et organisera un défilé militaire à cette occasion.

2. Tragédie classique ou tragicomédie : la Querelle du Cid

Jean-Michel Moreau, Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée ! , 1807

Dès les premières représentations de la pièce de Corneille, le monde littéraire s’agite et se déchire. Le dramaturge est attaqué de manière virulente. Ce qui choque ses contemporains, c’est que l’auteur suscite la pitié des spectateurs pour ses personnages en utilisant une passion amorale, qui ne devrait inspirer que la terreur. Chimène ne dissimule qu’à peine son amour, derrière une litote devenue célèbre : « Va, je ne te hais point ». Elle montre bien peu d’honneur aux yeux des détracteurs de la pièce, ce qui la rend plus coupable que victime. Les héros de Corneille sont donc jugés amoraux et il est dérangeant de voir les spectateurs s’émouvoir devant un tel spectacle.

Par ailleurs, on reproche à Pierre Corneille de ne pas avoir respecté les règles du théâtre classique, notamment celle des trois unités. Si la tension dramatique est centrée sur l’amour impossible de Chimène et Rodrigue, le mélodrame de l’Infante est perçu comme une intrigue secondaire et superflue. On reproche par ailleurs à l’auteur la densité de l’action dramatique. L’enchaînement des duels, de la bataille contre les Maures et des entretiens avec le roi rendent l’unité de temps peu vraisemblable. Enfin, l’unité de lieu n’est pas du tout respectée : certaines scènes se déroulent chez Chimène, d’autres dans la rue et d’autres encore dans le palais du roi…

On reproche également à Corneille de ne pas avoir puisé son inspiration dans l’Antiquité mais d’avoir choisi de mettre en scène un héros espagnol alors que la France est en guerre contre l’Espagne à cette époque-là.

Finalement, cette querelle participe à redéfinir et affermir les règles de la tragédie classique. Le dénouement heureux de la pièce de Pierre Corneille suffit d’ailleurs à la classer plutôt dans le genre de la tragicomédie.

3. Le dilemme cornélien : quand les valeurs s’affrontent

Célestin Nanteuil, À quatre pas d’ici je te le fais savoir, 1846

La tension dramatique du Cid est nouée par la question de la loyauté. Ainsi, lorsque le père de Chimène conteste la nomination de don Diègue en tant que gouverneur du prince, le père de Rodrigue lui rappelle qu’il a le devoir de respecter la décision du roi. Chimène, elle-même, le souligne dans la scène 7 de l’acte V : « Et quand un roi commande, on lui doit obéir ». Ce vers prend une envergure particulière dans le contexte d’absolutisme de l’époque. On tourne la page du Moyen Âge… Les ambitions personnelles des seigneurs, aussi valeureux soient-ils, doivent s’effacer devant la seule loyauté qui importe : celle qu’on doit au monarque.

Lorsque Rodrigue se voit confier la mission de tuer le père de Chimène, il se trouve pris dans un conflit de loyauté. Son amour pour Chimène l’engage auprès d’elle mais il a aussi le devoir de venger l’honneur de son père. Nous sommes là au cœur du dilemme : le protagoniste doit faire un choix mais aucune alternative n’est réellement satisfaisante. Dans un monologue, dont le lyrisme est renforcé par l’utilisation de stances, le héros exprime ce conflit intérieur. Il prend une décision mais, conscient d’avoir causé le déshonneur de Chimène, il ne cesse ensuite d’offrir sa propre mort à celle qu’il voulait épouser.

Puis, c’est au tour de Chimène d’être confrontée au même conflit de loyauté : laisser la vie sauve à celui qu’elle aime ou venger la mort de son père. Elle s’en remet finalement à la décision du roi, qui incarne la justice. Là encore deux valeurs s’affrontent : se faire justice soi-même ou confier son affaire à la loi ?

Rodrigue et Chimène refusent de trahir leur amour, mais ils doivent préserver leur honneur. Ainsi, l’individu se heurte à la société. L’amour est un engagement d’un individu envers un autre. L’honneur, au contraire, relève du collectif. Il est attribué par la société à un individu en reconnaissance de sa vertu ou de son courage. Mais il n’implique pas que l’individu car il rejaillit sur ceux qui l’entourent, autrement dit sa famille ou son peuple.

4. Un conflit de générations

Honoré Daumier, Rodrigue as-tu du coeur ?,1841

L’importance que nous accordons aux valeurs est culturelle et subjective. On peut donc voir dans Le Cid une confrontation des valeurs portées par les anciens et de celles qui importent aux plus jeunes.

Le Comte et don Diègue semblent peu se soucier des engagements pris par leurs enfants au nom de l’amour. Quand Elvire s’entretient avec le Comte au sujet des amours de Chimène, celui-ci coupe court à la discussion, davantage préoccupé par son ambition personnelle. De même, don Diègue, bien qu’il connaisse les sentiments de son fils pour Chimène, n’hésite pas à solliciter Rodrigue et à le mettre dans une situation inconfortable. Seul l’honneur importe aux yeux de ces pères. Ils le mesurent d’ailleurs uniquement à l’aune de leur courage et de leurs exploits militaires. La vertu semble davantage réservée à la mesure de l’honneur féminin.

Pour Chimène et Rodrigue, l’honneur est plus une contrainte, un devoir, qu’un idéal. Ce qu’ils désirent, eux, c’est de pouvoir s’aimer et se marier. Ils brouillent les codes sociaux. Rodrigue, bien que courageux, attache une importance particulière à la vertu. Quant à Chimène, bien que vertueuse, elle pense jouer son honneur dans la mort de Rodrigue.

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Mathieu Belleville-Douelle

Auteur Mathieu Belleville-Douelle

Après avoir été professeur de lettres classiques pendant 11 ans, je suis devenu concepteur de ressources pédagogiques et de formations en ligne. J'ai créé ce blog pour aider les professeurs de lettres qui n'ont pas reçu de formation didactique, les enseignants qui se sentent en difficulté dans l'exercice de leur métier et ceux qui souhaitent faire évoluer leurs pratiques pédagogiques.

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